Situational Awareness n’a pas disparu avec la vente de son portefeuille coté. Selon plusieurs sources concordantes, le fonds de Leopold Aschenbrenner a bien cédé la majorité de ses actions cotées à Citadel après de lourdes pertes sur des paris boursiers liés à l’IA, mais il conserve ses participations privées, au premier rang desquelles une position jugée très importante dans Anthropic. C’est le point clé de la séquence de juillet 2026 : le fonds a été désarmé sur les marchés publics, pas liquidé dans son ensemble.
Les éléments disponibles convergent sur la mécanique. La vente a été déclenchée par une forte contre-performance sur des positions cotées à effet de levier, dans un contexte de chute récente des valeurs IA. En revanche, la poche privée n’aurait pas été touchée à ce stade. Les premières formulations ont pu laisser croire à une sortie totale, mais les reprises ultérieures précisent qu’il s’agit surtout d’un démantèlement de la partie liquide du portefeuille, pas d’un abandon de tous les actifs du fonds. Le point reste toutefois partiellement non officialisé : dans les premières dépêches, la cession d’Anthropic n’était pas finalisée, et un porte-parole a démenti que le fonds « commercialisait » formellement cette participation.
Situational Awareness a vendu ses actions cotées, pas son actif le plus stratégique
Le fait central, confirmé par plusieurs personnes informées, est simple : Citadel a racheté « la plupart » ou « la majorité » des actions cotées détenues par Situational Awareness. Le portefeuille public du fonds représentait environ 5,52 milliards de dollars à la fin mars 2026, d’après le dernier 13F largement cité. D’autres agrégateurs externes donnaient des estimations plus basses, autour de 4,14 milliards de dollars, ce qui rappelle au passage qu’un même portefeuille peut varier sensiblement selon la méthode et la date retenues.
Ce 13F fixe malgré tout un ordre de grandeur solide sur la partie publique du véhicule. Et c’est précisément cette poche qui a servi de variable d’ajustement quand les positions se sont retournées. Les investissements privés, eux, n’ont pas été liquidés selon les informations disponibles. Dans cette catégorie, Anthropic reste l’actif clé. Plusieurs estimations de marché situent cette participation autour de 5 milliards de dollars, soit près de 20% des actifs du fonds selon certaines sources, voire environ 25% si l’on retient un encours proche de 20 milliards de dollars.
Ce point change sensiblement la lecture du dossier. Vu de loin, la cession à Citadel pouvait ressembler à une capitulation générale. Vu de plus près, elle ressemble davantage à une vente forcée des actifs les plus liquides pour protéger l’exposition privée la plus précieuse. C’est aussi ce qui limite la portée des documents réglementaires habituels : un 13F montre la photo des actions cotées à un instant donné, pas la totalité de la valeur économique d’un hedge fund, ni l’ampleur de ses couvertures ou de ses actifs non cotés.
Un portefeuille IA très concentré a amplifié la chute
La fragilité de Situational Awareness n’a rien d’abstrait. Au premier trimestre 2026, les plus grosses positions cotées du fonds étaient massivement concentrées sur l’infrastructure de l’IA, l’énergie et les semi-conducteurs, avec aussi une exposition aux mineurs crypto et HPC. Les lignes les plus importantes recensées incluaient Bloom Energy (878,7 M$), Sandisk (724,4 M$), CoreWeave (556,1 M$), IREN (401,0 M$), Core Scientific (389,1 M$) et Applied Digital (320,0 M$).
La logique du portefeuille apparaît nettement : le fonds ne pariait pas seulement sur quelques grands noms de l’IA, mais sur l’ensemble de la chaîne d’infrastructure censée accompagner le boom du secteur. Énergie, capacité de calcul, data centers, composants : c’était une lecture macro de l’IA transformée en portefeuille très serré. Ce positionnement est cohérent avec le profil de Leopold Aschenbrenner, ancien chercheur d’OpenAI devenu figure d’une thèse où l’IA se joue comme un grand thème d’allocation.
Le problème, c’est qu’une telle concentration amplifie mécaniquement les drawdowns lorsque le thème tourne. Les sources décrivent d’ailleurs des paris avec levier sur les marchés publics. Un relevé de portefeuille évoque aussi des positions put d’une valeur notionnelle d’environ 8,7 milliards de dollars sur de grands noms des semi-conducteurs et de l’IA. Sans documenter à lui seul l’intention exacte du fonds, cet élément suggère une architecture de portefeuille agressive, mêlant forte conviction thématique, concentration élevée et dérivés. Quand les actions IA ont décroché ces dernières semaines, cet assemblage a pu transformer une correction sectorielle en contrainte de liquidité immédiate.
Anthropic vaut plus dans l’histoire du fonds que toutes les lignes cédées à Citadel
Le cœur du dossier est désormais là. Situational Awareness a commencé à investir dans Anthropic en février 2025, à un moment où la société était valorisée à un peu plus de 60 milliards de dollars. En mai 2026, lors de sa série H, Anthropic a été valorisée à 965 milliards de dollars. Les estimations de marché reprises par plusieurs sources en déduisent une participation d’environ 5 milliards de dollars pour le fonds.
Autrement dit, même après la vente de la majorité du portefeuille coté, Situational Awareness conserve une carte qui pèse potentiellement autant que, ou davantage que, la plupart de ses paris publics agrégés avant la cession. C’est aussi ce qui explique pourquoi la séquence ne se résume pas à une liquidation subie. Le fonds a perdu son exposition publique la plus visible, mais il garde ce qui pourrait constituer son principal levier de rebond.
Il faut toutefois distinguer soigneusement le confirmé de l’estimé. La valorisation d’Anthropic à 965 milliards de dollars lors de la série H est reprise par plusieurs sources. En revanche, la valeur exacte de la participation de Situational Awareness, son marquage interne actuel et le calendrier d’une éventuelle sortie future ne sont pas officialisés. De même, le prix précis de la cession à Citadel n’a pas été confirmé.
Citadel profite d’une vente sous stress, le marché IA y voit un signal
Le rôle de Citadel est révélateur. En rachetant la majorité des actions cotées de Situational Awareness au moment où le fonds devait monétiser rapidement ses positions les plus liquides, l’acheteur apparaît comme une contrepartie opportuniste dans une phase de stress. Cela ne dit rien, à ce stade, du prix exact obtenu ni du niveau de décote éventuel. Mais la lecture de marché est claire : même sur des dossiers très suivis de l’IA, la combinaison d’un thème surpeuplé, d’un levier élevé et d’un portefeuille concentré peut conduire à des ventes forcées brutales.
Pour le suivi des hedge funds, l’épisode rappelle aussi les limites de la transparence publique. À fin mars, le 13F donnait une photographie précise des positions cotées. Il ne disait pas ce que valait réellement la poche privée, ni comment les dérivés modifiaient le profil de risque. C’est précisément ce décalage entre photo réglementaire et réalité économique qui rend l’affaire instructive. Un fonds peut sembler avant tout exposé à des titres publics visibles, alors que sa valeur résiduelle dépend surtout d’un actif privé non coté.
La prochaine échéance à surveiller est donc moins la partie déjà vendue à Citadel que le sort de la participation dans Anthropic. Tant qu’elle reste au bilan, Situational Awareness conserve un pivot stratégique. Si une fenêtre de liquidité s’ouvre dans les prochains mois autour d’Anthropic, c’est elle qui dira si ce désarmement boursier n’était qu’une remise à zéro, ou le prélude à une restructuration plus profonde du fonds.








