Sam Altman change de ton sur l’IA et le travail. Le 26 mai 2026, lors d’une visioconférence organisée par la Commonwealth Bank of Australia, le patron d’OpenAI a reconnu s’être trompé sur la vitesse et l’ampleur des destructions d’emplois qu’il anticipait, en particulier pour les postes de cols blancs débutants. Il dit désormais ne plus croire à une « apocalypse de l’emploi » à court terme, tout en maintenant une prudence de long terme. Le contraste est net avec ses prises de parole des années précédentes, beaucoup plus alarmistes.
Dans cette intervention, Sam Altman s’est dit « ravi de s’être trompé » sur ses scénarios les plus pessimistes. Son argument central n’est plus celui d’un remplacement rapide des travailleurs qualifiés par des systèmes d’IA, mais celui d’une transformation graduelle des métiers. Il insiste sur le fait qu’une « part humaine » reste irremplaçable dans de nombreuses fonctions, et cite même la direction d’une entreprise comme un rôle qu’il ne croit plus pouvoir être assuré par une IA. Le signal est important: le dirigeant de l’entreprise la plus identifiée à l’essor de l’IA générative ne présente plus la disparition massive des emplois qualifiés comme son scénario principal.
Sam Altman change de ton sur l’IA après avoir lui-même nourri les scénarios les plus sombres
Ce recul tranche avec le Sam Altman de 2023 et 2024. À l’époque, il co-signe une lettre ouverte assimilant le risque existentiel de l’IA à celui des pandémies ou des armes nucléaires, avec l’idée explicite qu’une IA incontrôlée pourrait conduire à l’extinction de l’humanité. Dans ses interventions publiques, il évoque aussi des suppressions massives d’emplois, un possible moratoire et la nécessité d’une régulation très stricte.
Le changement n’a toutefois pas eu lieu en une nuit. Un premier virage apparaît en juin 2025 avec l’essai « The Gentle Singularity ». Sam Altman n’y décrit plus la singularité comme une rupture cataclysmique, mais comme un processus graduel et gérable. Il y avance plusieurs jalons: des systèmes capables de produire des insights scientifiques réellement nouveaux d’ici 2026, des robots réalisant des tâches physiques significatives d’ici 2027, puis, à dix ans, une intelligence devenue « too cheap to meter ».
Un mois plus tard, le 25 juillet 2025, il va encore plus loin sur le podcast Relentless en déclarant: « Nous sommes maintenant dans la singularité » et « J’ai attendu ça toute ma vie ». Là encore, la menace change de nature. Le danger principal n’est plus seulement une machine qui échapperait au contrôle humain, mais la concentration du pouvoir entre quelques acteurs économiques ou étatiques. Altman défend alors l’idée de mettre l’IA « entre les mains du peuple ».
Le discours sur l’emploi se refroidit, mais le calendrier technique reste agressif
Le plus frappant dans sa prise de parole de mai 2026, c’est que le ton s’apaise alors que ses ambitions techniques, elles, ne ralentissent pas. Sam Altman explique même, dans un entretien publié le 3 février 2026, que son calendrier pour l’AGI est resté remarquablement constant. Selon lui, cette intelligence artificielle générale n’arrivera pas par une percée unique, mais par « de nombreuses avancées de taille moyenne ».
Autrement dit, Altman ne dit pas que l’IA progressera moins vite. Il dit plutôt que ses effets sur le travail seront moins mécaniques qu’annoncé. L’adoption par les entreprises reste, selon ses propres mots, « encore très précoce », malgré un niveau technologique déjà remarquable. C’est ce décalage qui l’amène à revoir sa lecture du marché de l’emploi: la capacité d’un modèle à produire un texte, du code ou une synthèse ne se traduit pas automatiquement par une disparition immédiate des postes.
Il pousse même la logique jusqu’à son propre usage. Sam Altman explique être revenu à des modes de communication plus classiques, avec des réponses directes, et ne pas envisager de déléguer ses échanges à une IA « de sitôt ». Pour un dirigeant qui incarnait l’automatisation des tâches intellectuelles, le symbole est fort. Il reconnaît implicitement qu’au sommet de certaines fonctions, l’arbitrage humain reste central.
De l’appel à une AIEA de l’IA au refus d’« une régulation en plus » en Europe
Son changement de ton ne concerne pas seulement l’emploi. Sur la régulation aussi, la courbe est visible. Dans la phase 2023-2024, Sam Altman plaide pour des règles urgentes à l’échelle mondiale et évoque la création d’une structure internationale inspirée de l’AIEA pour superviser la course à la puissance algorithmique. Il défend alors une macro-régulation forte, tout en alertant sur les risques d’une centralisation excessive.
Début février 2025, au Sommet sur l’IA au Grand Palais à Paris, le discours est plus nuancé. Altman estime qu’il n’est pas nécessaire de « réguler davantage » et que les Européens doivent surtout trouver un équilibre entre potentiel et risques. La différence est loin d’être anodine: d’un côté, un appel ancien à un cadre international musclé; de l’autre, un refus de voir l’Europe ajouter une couche réglementaire supplémentaire.
Ce positionnement compte directement pour la France, à l’heure où les débats portent autant sur l’encadrement des modèles que sur leur accès. Pour les entreprises, ce glissement soutient une idée simple: l’enjeu immédiat n’est plus de bloquer l’IA par crainte d’un effondrement brutal de l’emploi, mais de décider où se logent la valeur, les capacités de calcul et le pouvoir de marché.
Le bras de fer avec Elon Musk éclaire aussi ce repositionnement
Le virage d’Altman se lit enfin à travers sa rivalité avec Elon Musk. Les 10 et 11 février 2025, Musk propose publiquement de racheter OpenAI pour 97,4 milliards de dollars. Sam Altman refuse immédiatement sur X avec une provocation restée célèbre: « Non merci, mais nous allons acheter Twitter pour 9,74 milliards de dollars si tu veux ». Musk le traite ensuite d’« escroc » et d’« arnaqueur ».
Au même moment, au sommet parisien, Altman accuse Musk de chercher surtout à ralentir OpenAI. Il affirme que le patron de xAI dépense beaucoup d’argent, à la fois dans son entreprise et avec des juristes, et dit avoir « de la compassion » pour lui. OpenAI, de son côté, décrit dans un cadre judiciaire les « actions incessantes d’Elon Musk » comme des tactiques de mauvaise foi destinées à freiner l’entreprise.
Cette confrontation publique souligne l’écart entre les deux récits. Musk reste associé à une ligne de danger maximal. Altman, lui, se place désormais sur une vision de transition maîtrisable, centrée sur la diffusion de l’outil et sur ses usages économiques. Début 2026, lors d’un sommet sur les infrastructures organisé par BlackRock à Washington, il pousse d’ailleurs cette logique jusqu’au modèle d’affaires: « Nous voyons un futur où l’intelligence sera une ressource publique, comme l’électricité ou l’eau, et les gens nous l’achèteront au compteur ». La formule accompagne un tournant plus industriel, au moment où les données citées pour mars 2026 font état de 25 milliards de dollars de revenus annualisés pour OpenAI.
La suite se jouera sur deux fronts. D’un côté, les usages business que Sam Altman présente comme l’année charnière de 2026, avec des systèmes censés découvrir de nouvelles connaissances et résoudre des problèmes non triviaux. De l’autre, la capacité des régulateurs européens et français à arbitrer entre adoption, concentration du pouvoir et partage de la valeur. C’est là que son nouveau discours sera réellement testé.








