SMIC N+3 franchit un cap symbolique et technique : l’analyse matérielle du Kirin 9030 de Huawei attribue au nœud chinois un metal pitch minimum de 32,5 nm, plus serré que les ~36 nm employés sur de nombreuses cellules hautes performances d’Intel 18A, tout en atteignant une densité logique de 113,4 MTr/mm², légèrement au-dessus de TSMC N6 à 107,7 MTr/mm². Le plus frappant n’est pas seulement le chiffre : ce résultat aurait été obtenu sans EUV, avec de la DUV immersion poussée à l’extrême.
Le constat, issu des analyses indépendantes du Kirin 9030 / 9030 Pro de la gamme Mate 80, ne suffit toutefois pas à placer SMIC au niveau d’Intel ou de TSMC sur l’ensemble du terrain. Le nœud N+3, présenté comme “5 nm-class”, apparaît plutôt comme une évolution très agressive du 7 nm DUV. En clair : la Chine serre ses lignes métalliques et gagne en densité, mais le retard reste net en performances pratiques, en efficacité énergétique et, selon les analystes, probablement aussi en coût et en rendement.
SMIC N+3 dépasse TSMC N6 en densité, mais la comparaison avec Intel 18A s’arrête vite
La mesure qui attire tous les regards est ce metal pitch M0 de 32,5 nm observé sur le Kirin 9030. Sur le papier, c’est plus fin que les ~36 nm utilisés couramment par Intel sur des cellules hautes performances de Panther Lake en 18A. C’est aussi le signe que SMIC a réussi à comprimer au maximum une couche critique de son interconnexion.
La densité logique mesurée raconte une histoire un peu différente. Avec 113,4 millions de transistors par mm², le N+3 fait légèrement mieux que le N6 de TSMC, mesuré à 107,7 MTr/mm² sur un Helio G99. Pour un procédé privé d’EUV, c’est une avancée majeure. Mais l’écart reste important face à Intel 18A : les reprises des analyses citées évoquent une densité d’environ 38 % supérieure côté Intel sur sa bibliothèque haute densité.
Autrement dit, la bataille du metal pitch ne dit pas tout. Les fondeurs ne construisent pas un nœud autour d’un seul chiffre, mais autour d’un ensemble : pitch métallique, contacted gate pitch, hauteur de cellule, architecture des transistors, alimentation, variabilité, bibliothèques de cellules. C’est précisément là que le parallèle frontal entre N+3 et 18A devient trompeur.
Intel 18A s’appuie en effet sur des transistors GAAFET et sur une alimentation par l’arrière de type backside power, deux briques absentes du N+3 de SMIC, qui reste fondé sur des FinFET. Le nœud chinois gagne donc un duel local sur le câblage le plus serré, mais pas la comparaison d’ensemble.
Le gain de densité de SMIC N+3 repose sur une DUV “sur-pilotée”
Le point le plus important de cette analyse est peut-être ailleurs : SMIC N+3 ne dispose d’aucun outil EUV et aurait tout de même atteint une densité de classe N6. Pour y parvenir, SMIC aurait recours à une combinaison de techniques de fabrication et d’optimisation design particulièrement lourdes.
Les analyses mentionnent notamment l’usage de self-aligned quadruple patterning sur les couches les plus serrées, donc une quadruple exposition en DUV sur certains niveaux critiques. En pratique, cela signifie davantage de masques, davantage d’étapes de gravure et davantage de risques d’erreur d’overlay. C’est une solution de contournement technologique, pas un raccourci vers un coût plus bas.
Le nœud progresse aussi par miniaturisation des bibliothèques. SMIC serait passé d’une cell height de 252 nm sur N+2 à 228 nm sur N+3, tandis que le contacted gate pitch passerait de 63 nm à 57 nm. Ce sont ces paramètres, autant que le metal pitch, qui permettent de pousser la densité vers le haut.
D’autres leviers sont évoqués : réduction du nombre de fins par transistor, placement de contacts au-dessus des gates actifs, resserrement de l’isolation entre cellules. Sur le plan géométrique, l’effet est clair. Sur le plan industriel, la facture peut vite grimper : plus de complexité, plus de contraintes de design, plus de variabilité et potentiellement plus de sensibilité aux défauts.
Pour suivre ces dynamiques sur les semi-conducteurs, notre couverture de l’industrie des puces sur TechPi rassemble déjà les dossiers de fond sur les nœuds, les fondeurs et les tensions d’approvisionnement.
Kirin 9030 : un démonstrateur industriel plus qu’un champion de performances
Le Kirin 9030 confirme que Huawei dispose à nouveau d’un SoC maison avancé produit par SMIC. En revanche, les analyses citées le situent encore environ trois ans derrière les meilleurs SoC mobiles actuels sur le terrain des performances et de l’efficacité énergétique.
Le cœur CPU le plus rapide du Kirin 9030 serait de niveau Cortex-X2 en IPC. C’est loin d’être anecdotique pour une puce conçue et produite sous contraintes d’export, mais cela reste à distance des références récentes chez Apple, Qualcomm, MediaTek ou Samsung. Les analyses vont plus loin : les cœurs efficients d’Apple, pourtant plus petits, dépasseraient ce cœur haute performance en calcul entier tout en consommant moins.
Le message de fond est limpide. La densité ne suffit pas. On peut caser plus de transistors sur une surface donnée sans obtenir le meilleur niveau de performances par watt. C’est particulièrement vrai quand le procédé repose encore sur des FinFET DUV et non sur les architectures plus récentes qui structurent les feuilles de route d’Intel, TSMC ou Samsung.
Cette limite explique pourquoi la comparaison répétée avec Intel 18A reste surtout un argument de communication si elle n’est pas accompagnée des autres métriques. Le N+3 impressionne par son niveau d’ingénierie sous contrainte, beaucoup moins par les résultats finaux du produit commercial qui en découle.
Une avancée stratégique pour la Chine, avec un impact direct limité en France
Sur le plan géopolitique, le signal est fort. Les restrictions américaines ralentissent SMIC, mais ne l’arrêtent pas. L’entreprise montre qu’elle peut continuer à progresser sans EUV, en échange d’une explosion de complexité dans sa chaîne de fabrication. Pour Pékin, c’est une preuve de résilience. Pour les régulateurs occidentaux, c’est aussi une indication que les contrôles d’export déplacent le problème plus qu’ils ne le suppriment.
Pour le marché français, l’effet immédiat reste modeste. Huawei demeure limité en Europe, et le Kirin 9030 n’a pas vocation, à ce stade, à se retrouver massivement dans les rayons des opérateurs ou des distributeurs généralistes. Un acheteur français de smartphone premium continuera surtout à croiser des puces produites en TSMC N4, N3P ou sur les nœuds avancés de Samsung.
L’effet indirect mérite en revanche d’être surveillé. Si SMIC parvient à industrialiser durablement ce type de procédé, on pourrait voir apparaître à moyen terme davantage de composants chinois pour les réseaux, l’IoT, l’infrastructure ou certains produits grand public exportés en Europe. Leur compétitivité dépendra alors d’un point que l’analyse ne tranche pas : le coût réel par wafer et le rendement du N+3.
Le rapport d’origine, avec ses principaux chiffres techniques et ses limites, est consultable dans cette analyse consacrée au nœud N+3 de SMIC.
La prochaine étape à surveiller ne sera donc pas un simple chiffre de pitch. Il faudra voir si SMIC peut transformer l’essai avec un N+4 ou un N+5, en resserrant encore la hauteur de cellule et les couches métalliques, voire en s’approchant un jour du backside power. Tant que ces progrès ne s’accompagnent pas d’un saut net en rendement, en consommation et en fréquence, le N+3 restera surtout une démonstration d’endurance industrielle sous embargo.








