Intel 4 tient enfin son premier client foundry nommé : Fortinet a confié à Intel la conception, le packaging avancé et la fabrication de son prochain processeur de sécurité SP6, annoncé le 21 juillet 2026. Pour Intel, le signal est double. D’un côté, Lip-Bu Tan obtient un premier gain visible sur la fonderie dans la fenêtre qu’il promettait aux investisseurs. De l’autre, ce succès arrive sur un node lancé en production il y a près de trois ans, loin des engagements encore attendus sur 18A ou 14A.
L’accord va au-delà d’une simple commande de wafers. Intel travaille avec les équipes ASIC de Fortinet sur le design du SP6 et sur son assemblage, en plus de la fabrication sur Intel 4, le premier node EUV produit en masse par le groupe. Fortinet devient au passage le premier client nommé du secteur cybersécurité pour Intel Foundry. En revanche, ni la date de commercialisation des futurs FortiGate équipés de SP6, ni l’architecture détaillée de la puce n’ont été précisées officiellement.
Intel 4 s’ouvre enfin à un client externe, à rebours du discours initial
C’est là que le dossier devient intéressant. Quand Intel a présenté sa feuille de route « 5 nodes en 4 ans » en juillet 2021, Intel 4 était d’abord associé à deux produits maison : Meteor Lake pour les PC et Granite Rapids pour les serveurs. Les documents de l’époque ne parlaient ni de clients foundry, ni d’ASIC réseau, ni de cybersécurité.
Le message s’est même durci en 2022. Lors de VLSI, Intel expliquait qu’il ne développait pas de librairie haute densité pour Intel 4 et que Intel 3 serait le premier node leading-edge proposé aux clients de sa fonderie. Cette ligne a perduré : en 2024, Intel listait pour les clients externes 18A, Intel 3, Intel 7, Intel 16 et le 12 nm co-développé avec UMC. Intel 4 n’apparaissait nulle part.
Fortinet change donc la lecture du node. Officiellement, Intel présente désormais Intel 4 comme adapté aux ASIC custom de réseau et de sécurité. Dans les faits, cela ressemble plutôt à une extension pragmatique d’un process pensé au départ pour des usages internes et quelques designs ciblés. Il y a bien eu un précédent avec Ericsson : des processeurs RAN Compute annoncés fin 2023 ont été fabriqués sur Intel 4. Mais la relation foundry signée avec Ericsson portait, elle, sur 18A. Fortinet est le premier client explicitement présenté comme achetant Intel 4 en service de fonderie.
Pour Intel, ce contrat remplit aussi une question très concrète : l’usine irlandaise
Intel 4 est produit en volume à Fab 34, à Leixlip, en Irlande, depuis septembre 2023. Cette usine fabrique aussi Intel 3 et a d’abord servi à sortir la compute tile de Meteor Lake, lancée commercialement en décembre 2023 avec les premiers Core Ultra. Problème : Meteor Lake vieillit, pendant que Panther Lake, basé sur 18A, doit monter en puissance au fil de 2026.
Autrement dit, Intel doit trouver quoi faire de sa capacité EUV sur Intel 4 au moment où la charge liée au PC menace de baisser. Le sujet est d’autant moins théorique que le groupe a entièrement repris la main sur Fab 34 en avril 2026, en rachetant pour 14,2 milliards de dollars les 49 % cédés à Apollo en juin 2024 pour 11,2 milliards. L’opération, financée par 7,7 milliards de cash et 6,5 milliards de nouvelle dette, représente une prime d’environ 27 %.
Ce rachat n’a de sens que si l’usine tourne. Un programme SP6 sur plusieurs générations offre précisément ce qu’Intel cherche : des volumes plus stables que le marché du PC, sur un node mature dont les yields ont progressé. Le profil du produit colle aussi bien à Intel 4 qu’à l’économie de la fonderie : un ASIC firewall sensible au coût, moins dépendant de la densité maximale qu’un CPU haut de gamme.
Fortinet déplace une partie de sa chaîne d’approvisionnement hors du circuit lié à TSMC
Pour Fortinet, l’enjeu est moins marketing que logistique. Son rapport annuel 2025 cite Renesas et Toshiba America comme fabricants contractuels de ses ASIC, avec des fonderies basées à Taïwan et au Japon, exploitées soit par TSMC, soit par ces partenaires eux-mêmes. Le SP5, annoncé en février 2023, était un SoC monolithique 7 nm basé sur Arm et s’inscrivait dans cette chaîne.
Avec le SP6 sur Intel 4, Fortinet déplace donc son prochain processeur de sécurité phare vers le flux industriel d’Intel Foundry et de Fab 34. Le communiqué met en avant une chaîne d’approvisionnement « résiliente et diversifiée », une formule qui renvoie directement à la pénurie de puces. En 2022, Fortinet avait dû reconfigurer plusieurs modèles FortiGate — 70F, 600F et 3700F — pour accepter des composants alternatifs plutôt que d’attendre des livraisons retardées.
Intel et Fortinet ne détaillent pas encore l’architecture du SP6. Les analyses sectorielles évoquent un design disagrégé, possiblement en chiplets, mais ce point n’est pas confirmé officiellement. Ce qui est acté, en revanche, c’est le positionnement : SP6 servira de cœur à la prochaine génération de firewalls FortiGate, avec un accent mis sur la performance et l’efficacité énergétique.
Pour le marché français, cette diversification n’est pas anodine. Une partie de la production reposera sur une usine située en Irlande, donc dans l’Union européenne, ce qui peut peser dans certains appels d’offres sensibles. Surtout, Fortinet cherche à réduire le risque de rupture sur une ligne de produits déployée à très grande échelle : le groupe revendiquait en 2025 55 % de part de marché en volume dans le firewall et environ 6 millions de FortiGate déployés. Cela ne garantit ni les prix ni les délais des futurs modèles, mais l’objectif de stabilité de l’offre est clair. Sur TechPi, nous suivons justement de près ces arbitrages entre performance, souveraineté industrielle et disponibilité réelle sur le terrain.
Un succès utile pour Lip-Bu Tan, mais pas encore la victoire dont Intel Foundry a besoin
Le contrat tombe au bon moment pour Intel. En mai 2026, Lip-Bu Tan disait attendre plusieurs engagements clients au second semestre. L’annonce Fortinet arrive dès le 21 juillet, avec un nom connu, des volumes hardware tangibles et un node maîtrisé. Or Intel Foundry en a besoin : en 2025, l’activité a généré 307 millions de dollars de revenus externes, contre 159 millions un an plus tôt, pour 17,8 milliards de revenus totaux et une perte opérationnelle de 10,3 milliards. Au premier trimestre 2026, les revenus externes atteignaient 174 millions.
À cette échelle, Fortinet ne transformera pas les comptes. Le hardware pèse environ 30 % du chiffre d’affaires de Fortinet, et des analyses situent le flux matériel annuel concerné autour de 2 milliards de dollars, dont SP6 n’est qu’un composant. Le contrat compte donc davantage comme preuve de crédibilité que comme bascule économique.
C’est tout le paradoxe du dossier. Intel montre qu’il peut convertir un client important sur un node EUV mature, dans un segment réseau et sécurité où TSMC domine historiquement. Mais le grand test reste ailleurs : Intel a aussi indiqué en janvier 2026 que deux clients potentiels évaluaient des test chips en 14A, avec des engagements espérés au second semestre. C’est cette prochaine séquence qu’il faudra surveiller. Si Fortinet valide la capacité d’Intel à vendre Intel 4, un vrai tournant stratégique passerait par un nom majeur sur 18A ou 14A.








